L’être humain, un être « mimeur »

Jousse reprend la pensée du philosophe français Henri Bergson (1859-1941) sur le cosmos. Il le définit comme un jeu infini d’interactions qui se meuvent dans l’univers. Rien n’est isolé. Tout est énergie en mouvement.

Dans l’univers, l’humain n’est pas isolé non plus. Il est pris lui aussi dans ces interactions que Jousse va appeler « gestes interactionnels ». On voit ici que le concept de « geste » pour Jousse ne se limite pas à une activité musculaire humaine. Il s’agit plutôt de mouvements, de phénomènes qui agissent dans l’univers.

Mais l’être humain est particulier dans l’univers : disposant d’une conscience, il va transformer ces « gestes interactionnels » en « gestes propositionnels ». La pensée de Marcel Jousse pourrait se résumer ainsi : l’être humain ne se définit pas par sa capacité à penser le réel, mais par sa capacité à « mimer le réel ». L’acte d’intelligence est un acte de prise de conscience. L’humain ne connaît pas le monde en sortant de lui-même et en le prenant, en l’observant de l’extérieur mais en le rejouant en lui. L’homme n’est pas un animal rationnel pensant, « mais un animal interactionnellement mimeur » [Marcel Jousse, L’anthropologie du geste, Paris, Gallimard, 1974, p. 55]. Le vrai laboratoire de l’homme, c’est le « rejeu » qu’il fait des gestes de l’univers.

Cela s’opère par le « mimisme humain ». L’être humain est un être mimeur, non parce qu’il copie le réel, mais parce qu’il en prend conscience. Alors, il le fait sien et le transforme en Histoire. C’est ainsi qu’il existe. Il stoppe en lui le mouvement aveugle et incessant du monde pour en faire mémoire et lui donner du sens. C’est là que réside la grandeur de l’homme : le geste humain devient signe.

Le mimisme s’opère en trois étapes :

  • la réception des éléments du monde ; Là, les cinq sens ont une importance capitale. Connaître les choses par l’expérience concrète, goûter, sentir, toucher, entendre, voir est autre chose que d’avoir des idées sur les objets. Les sociétés occidentales ont privilégié la vue au détriment des autres sens alors que d’autres sociétés ont su garder l’art des arômes, du toucher. Dans les récitatifs, même si la personne qui gestue n’est pas en contact avec la matière concrète, les gestes qu’elle fait l’obligent à prendre conscience de la grande richesse de ses sens et de l’aspect incarné de la Parole de Dieu.
  • l’intériorisation ; Jousse parle de « rejeu intérieur », d’incorporation. L’être humain, à l’intérieur de lui-même, s’approprie les mouvements du monde, les gestes des autres humains mais avec ce qu’il a de particulier : sa culture, son âge, sa condition sociale, sa langue, son histoire personnelle, ses blessures et ses forces… Il n’est donc pas étonnant de constater que les récitatifs ne résonnent absolument pas de la même façon en chacun de ceux qui apprennent.
  • l’expression de ce « rejeu » ; L’homme va faire surgir quelque chose de neuf de ce qu’il aura compris à l’intérieur de lui, des choses du monde, avec son expérience propre. Il s’agit là d’un processus d’interprétation qui s’exprime en acte, en création, en paroles… Il donne un sens, une signification et une direction aux événements du monde qui pourraient le submerger.

L’ensemble de ce mouvement d’appropriation et d’expression du réel s’exprime de façon imagée dans la Bible :

« Comme la pluie ou la neige descendent du haut des cieux et ne retournent pas là-haut sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et fait germer ainsi ma Parole quand elle sort de ma bouche, elle ne retourne pas vers moi à vide, sans avoir fait ce que je désire, et accompli ce pour quoi je l’ai envoyée. »

La parole abreuve, imbibe la terre, c’est-à-dire l’être humain ; elle féconde dans le secret et puis germe, fait sortir une nouvelle création. Isaïe était un vrai anthropologue ! Il avait compris le cycle de l’apprentissage qui est tout simplement celui de la vie.

Ainsi, l’être humain ne se met pas en dehors du monde pour l’étudier et le comprendre, mais il le reçoit en lui pour en prendre conscience et pour le transformer.

Négation

La loi du mimisme joue dans la globalité de l’être humain. De la même manière que tous les éléments du cosmos agissent les uns sur les autres, tous les éléments qui composent l’être humain agissent, ensemble, les uns sur les autres. L’être humain est à la fois global et composé. Il n’a pas un corps et une âme. Il est corps et âme. Il est un être physique, psychique et spirituel. Tous ces éléments participent à la prise de conscience des gestes intériorisés du monde. La pensée et l’action sont l’expression de cette prise de conscience. C’est pour cette raison que l’apprentissage des récitatifs se fait de manière globale, quand le corps, l’affectivité, l’acte de foi et d’intelligence sont mobilisés ensemble. De nombreuses personnes témoignent de la prise de conscience qu’elles font de leur unité profonde dans cet acte.

Le mimisme humain s’appuie sur les deux autres lois anthropologiques mises en évidence par Marcel Jousse, celle du bilatéralisme et celle du formulisme.